Post-pod #1 (Naissances féministes)

Féminisme

On trouve la première évocation de ce mot dans le lexique médical qui l’utilise, à la fin du 19ème siècle, pour qualifier un arrêt de développement et un « défaut de virilité » chez des sujets masculins. La première trace politique du mot féminisme est attribuée à Alexandre Dumas-fils dans son pamphlet L’homme-femme (1872), qui l’emploie de manière insultante contre des hommes qui se « féminiseraient » en se préoccupant trop du sort des femmes. Dans les années qui suivirent, le terme est usité dans le sens qu’on lui connait aujourd’hui, définissant les luttes qui visent l’amélioration de la condition féminine.

A noter qu’une vision négative des féministes les figurent comme perdant leur féminité dans ces combats. Ces deux usages historiques du mot féministe, apparemment opposés, illustrent alors une même dynamique : que l’on soit femme ou homme, être féministe c’est refuser de se cantonner au rôles sociaux assignés selon sa catégorie de sexe. « Perdre » en féminité/masculinité devient ainsi gagner en liberté.

Il est pourtant un dilemme inhérent au fait de se revendiquer féministe qui ne nous échappe guère. En effet, comment tenir entre cette revendication politique et sociale « en tant que femmes » et œuvrer pour  que cette catégorie ne soit plus si prégnante? En cela il faut effectivement multiplier les stratégies, les nuances, faire face aux doutes et autres errements, sans se départir de l’espoir que cette mobilisation devienne un jour inutile et considérer alors l’engagement « en tant que féministe » comme provisoire.

Mères/pères au foyer

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Pour parler des femmes au foyer, les statistiques nationales  évoquent le « modèle bourgeois »(ici), définit par la Confédération helvétique comme « femme non active, homme actif à plein temps ». Le sens est clair mais cette qualification de « non active », en plus d’ajouter sa pierre au si lourd édifice de la qualification culturelle active/passive entre les femmes et les hommes, rejoint la question posée par Linn dans ce premier épisode (« Mais qu’est-ce qu’elles font toutes la journée? »). Si Linn peut légitimement se questionner du fait du parcours des femmes de sa famille qui ne sont pas restées au foyer et de son étape de vie, l’office de statistique fédéral, qui notamment établit le distinguo entre travail rémunéré/non-rémunéré, devrait être à même de produire une meilleure définition.

Pour se rendre compte de cette activité domestique, imaginons (malgré l’usage ici du féminin, cela concerne bien entendu toute personne qui s’occupe au quotidien de son ou ses enfants, qu’elle soit une femme ou un homme) de vivre 24/24h avec sa ou son PDG, caractérisé·e par des attentes et exigences illimitées et devant être résolues sur le champ, ou presque. Il va falloir alors s’improviser, et très vite améliorer ses compétences, pour assumer les fonctions de nourrice, employée de maison, éveilleuse des sens, responsable de projet, chanteuse, blanchisseuse, animatrice en tout genre, guru (c’est mieux pour se faire obéir 😉 ), masseuse, doctoresse, conteuse, comptable, cuisinière, opératrice de voyage, spécialiste en phytothérapie et autres alternatives, modératrice, enseignante de travaux manuels, de langues, de sciences, de philosophie, DJ, nutritionniste, négociatrice, entraineuse sportive, chargé·e des relations publiques, assistante sociale et/ou psychanalyste – avec une mention spéciale pour l’interprétation des rêves, ETC. Et on se fait encore une idée en deçà de la pression quotidienne !

L’estimation des statistiques nationales suisses évalue les heures de travail non rémunéré pour une mère (pas de trace des pères dans ces statistiques spécifiques) d’un enfant jusqu’à 7 ans, à 62,5 heures par semaine :  » le temps que les femmes d’un couple ayant des enfants de moins de 7 ans consacrent au travail domestique et familial dépasse largement le nombre ordinaire d’heures de travail hebdomadaire d’une personne exerçant une activité professionnelle; il faut remarquer que ces travaux sont réalisés sept jours par semaine. »(ici) Et ça, au moins 362 jours par an, sous les tropiques ou la grisaille locale, malade ou au sommet de sa forme, ça ne change pas trop!

Le tout sans salaire et sans considération sociales ou professionnelles – allez mettre ce type de responsabilités sur un CV pour arguer que non, vous ne vous êtes pas arrêté·e de travailler mais avez changé d’entreprise! De fait, considérer cette activité non-rémunérée en termes de compétences reviendrait justement à considérer qu’on ne « nait pas mère ou père ». Au contraire, il faut apprendre cette nouvelle forme d’engagement personnel, et donc développer des savoirs-faire particuliers, qui devraient être reconnus. A l’inverse, glorifier l’instinct maternel permet justement de considérer ces responsabilités familiales comme ne méritant pas salaire, car innées, et de plus comme apanage quasi exclusif des femmes.

Quant à la situation suédoise qui permet un équilibre entre vie professionnelle et familiale, elle semble « idéale » en Europe (ici). Effectivement, pour essayer d’enrayer la sorte d’arnaque qui consiste à faire croire que tout peut être mené d’un même front sans y laisser sa peau, qu’on peut être des supa women à chaque heure de sa vie et tout concilier d’un coup de baguette magique, il est nécessaire de mettre en place des aménagements structurels qui valorisent et reconnaissent socialement l’importance de l’accompagnement des enfants, par leur mère et leur père – que se soit en termes de conciliation horaires (professionnel et vie enfantine), de congés parentaux, de reconnaissance des compétences acquises, d’égalité des salaires et d’égale répartition des tâches ménagères (ici).

En Suisse, notamment.. c’est pas (encore) gagné!

Liens
Grande traversée : Women’s power, les nouveaux féminismes,  une série d’émission de France culture
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