Post-pod #22 (Modèles)

L’expo // Réflexions, pistes de lecture et liens

Quelques réflexions post-pod:

Nous avons parlé du modelage subjectif des cadavres montrés dans « Body Worlds » qui ne correspond guère à un mode d’exposition où ces corps seraient affranchie de toutes normes ou stéréotypes. Pour illustrer notre propos, nous avons notamment décrit les rôles dans lesquels sont cantonnés les trois cadavres féminins, alors que ceux masculins, montent un cheval, font du badminton, portent un globe terrestre, etc.  : 1° le premier cadavre féminin de l’expo est le seul montré comme allongé, qui se fait « opéré » par celui masculin, 2° le deuxième comme une « gymnaste » juste portée d’une main par un super big costaud monsieur plastiné, toute en extension, et qui, de plus, lui tend un miroir de son autre main, 3° le dernier comme une danseuse. Une fois encore, le féminin est exclu des champs de l’action, de la force, de l’engagement corporel, pour être renvoyé à une dimension passive, esthétique. D’autre part, nous avons oublié de vous relater que les cadavres masculins ont des bustes tout en nerfs, ligaments et muscles. Par contre, même dans une même scène partagée, ceux féminins sont présentés avec, par dessus leurs nerfs, ligaments et muscles, des seins tendus et bien rebondis, mamelons y compris – parties du corps pourtant également présentes dans l’anatomie masculine… même dans leur mort les corps de ces dames doivent séduire!

Ce sont-là des exemples qui illustrent la façon dont la présentation de ces cadavres n’est pas neutre ou « objective », mais correspond bien à des modèles de représentation du féminin et du masculin. C’est également tout le sens de situer ces modalités de figuration anatomiques normées et genrées dans une histoire plus longue, avec l’article de L. Schiebinger (1986, réf. ci-après).

L’évocation d’une période de sexuation anatomique des corps et de ses illustrations (18e selon Schiebinger, ou selon d’autres auteurs  dès le 16e – Stolberg (1994)-) ne signifie pas que les corps féminins ou masculins étaient considérés précédemment comme identiques. La différenciation se basait sur d’autres critères, également hiérarchisés. La définition de ces derniers et leur chronologie est controversée, notamment entre l’historien T. Laqueur (« La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident », Gallimard (1992)) et la professeure de philosophie E. Dorlin, avec son article « Autopsie du sexe », Les Temps Modernes, vol. 619, no. 3, 2002, pp. 115-143, à télécharger ici.

La « hache » historique utilisée dans notre podcast, comme par exemple pour  l’histoire de la science anatomique et de sa dimension de genre, est des plus aiguisée, faisant des raccourcis qui nécessiteraient sinon plusieurs épisodes à eux seuls! La visée était ici de partager à quel point  » procéder à une dissection, ou, pour le dire autrement, se doter d’une anatomie scientifique au sens où nous l’entendons aujourd’hui, suppose en réalité un nombre complexe d’opérations, à la fois culturelles, mentales et techniques » (Barras 2014, références ci-après). Une science dont on peut ainsi tracer l’histoire, qui ne s’est pas donnée spontanément comme outil de connaissance, de compréhension et de mise en discours/image des corps.

Pourtant peu concernées par l’idée de « blasphème du sacré« , ne situant guère la « dignité humaine » et donc sa possible profanation à l’endroit de ces cadavres, nous ne pourrions cependant vous conseiller de dépenser vos 25.- dans la visite de cette exposition. En effet, elle n’a pas du tout nourri la soif de connaissances, notamment anatomiques, qui a motivé notre déplacement.

Une déception liée à  sa mise en scène sexiste et ringarde, mais aussi parce que, selon nous, le procédé de plastination n’apporte rien – si ce n’est du buzz sulfureux qui radote, vu que l’expo tourne quand même depuis 20 ans! Au contraire, alors que nombre de techniques visuelles permettent de visualiser le corps, en 3D, sous tous ses angles et ses couches, la dimension « cadavérique » de cette exposition empêche de se sentir à l’aise de scruter chacun des détails de cette formidable structure anatomique, de se laisser emmener dans une démarche pédagogique – à force de toujours se prémunir d’un quelconque dégout et de détourner les yeux de ces mises en scènes grotesques. De plus, tous ces panneaux moralisateurs qui ponctuent les salles, prônant une hygiène de vie, un manger sain, une activité sportive, des orgasmes réguliers (illustrés par une image de couple bien hétéro – et la masturbation ça compte aussi pour les « 8 années de vies en plus »????), etc., détournent de la découverte des dimensions internes du corps, présentée comme étant l’axe de cette expo.

Enfin, ajoutant à la dimension dépassée de cette scénographie, l’introduction à la visite affirme, de mémoire, que « nous recevons un corps à la naissance qui nous accompagnera jusqu’à notre mort ». Par ce positionnement, l’expo laisse de côté les questions les plus vives de notre époque dans ce contexte: quels sont, quels seront, les enjeux liés à la compétence technologique qui permet déjà d’augmenter nos capacités corporelles et cognitives, quelle éthique construire quant à cette hybridation de nos corps avec le monde des machines ?

⊕ Controverses autour des expositions de corps plastinés:

En anglais, un papier du New York Times de 2006 sur la commercialisation de cadavres en Chine (David Barboza).

Un article  de 2010 sur la vente de cadavres par une entreprise détenue par Gunther von Hagens.

A propos de l’interdiction de l’expo « Our body », à Paris en 2009, un article du journal Libération.

Un article scientifique qui s’appuie sur cette exposition « Our body » pour réfléchir plus largement à l’exposition des corps humains: Arnaud Esquerre (2010), « Le bon vouloir des restes humains« , in De Boeck Supérieur « Politix », n°90, p. 71 à 89.

Histoire de la science anatomique

⊕ Les références de l’article de l’historienne des sciences, Londa Schiebinger : « Skeletons in the Closet: The First Illustrations of the Female Skeleton in Eightennth-Century Anatomy », Representations No. 14, The Making of the Modern Body: Sexuality and Society in the Nineteenth Century (Spring, 1986), pp. 42-82

⊕ Deux supers ouvrages sur le thème:

Femmes et politique

⊕ Le lien pour l’atelier « C’est décidé, Je me lance! » organisé par le BPEV (Bureau de la promotion de l’égalité entre femmes et hommes et de prévention des violences domestiques) auquel participe Linn. Visiblement les prochaines séances sont encore ouvertes – 14 octobre, 4 novembre.

⊕ La formatrice, excellente, de cet atelier s’appelle Mme Florence Hügi.

⊕ L’article du journal valaisan Le Nouvelliste, à propos de la manifestation des politiciennes valaisannes le 13 septembre dernier, le traitement par le téléjournal de leur action au Grand Conseil, ainsi qu’un article « Machiste, le Valais? Sur cinq élus au Grand Conseil, un seul est une femme » de la même RTS qui fait le point en chiffres.